26.5.05

 

Contre les bûcherons de la forêt de Gastyne

Ecoute, bûcheron, arrête un peu le bras!
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas;
Ne vois tu pas le sang, lequel dégoutte à force,
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce?
Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de détresses,
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses?

Forêt, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paîtrons sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d'été ne rompra la lumière.

Plus l'amoureux pasteur, sur un tronc adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous percé,
Son mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Jeannette,
Tout deviendra muet. Echo sera sans voix;
Tu deviendras campagne, et, en lieu de tes bois
Dont l'ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentira le soc, le coutre et la charrue.
Tu perdra le silence, et, Satyres et Pans,
Et plus le cerf chez toi ne cachera ses faons.

Adieu, vieille Forêt, le jouet de Zéphyre,
Où premier j'accordais les langues de ma lyre,
Où premier j'entendis les flèches résonner
D'Apollon, qui me vint tout le coeur étonner;
Où premier admirant la belle Calliope
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent rose me jeta,
Et de son propre lait Euterpe m'allaita.

Adieu, vieille Forêt, adieu, têtes sacrées,
De tableaux et de fleurs en tous temps vénérées,
Maintenant le dédain des passants altérés,
Qui, brûlés en l'été des rayons éthérés,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent tes meurtriers et leur disent injures.

Adieu, chênes, couronne aux vaillants citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnâtes à repaître;
Peuples vraiment ingrats, qui n'ont su reconnaître
Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi leurs pères nourriciers.

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie!
O dieux, que véritable est la philosphie,
Qui dit que toute chose à la fin périra,
Et qu'en changeant de forme une autre vêtira!

De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cime d'Athos une large campagne;
Neptune quelquefois de blé sera couvert;
La matière demeure et la forme se perd.

Les Elégies
Pierre de Ronsard

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