26.5.05

 

La science inutile

Ce n'est pas mon dessein d'abrutir le monde et d'éteindre une des lumières de la vie. Je ne veux point faire revenir cette nuit obscure qui couvrait la face de la terre, lorsque les princes de Valois et ceux de Médicis furent divinement envoyés pour chasser la barbarie du siècle passé. Je sais que, comme la nature jette les semences du bien dans notre âme, aussi sa maturité dépend de l'étude et de l'exercice; que, comme elle fait quelquefois plus de la moitié des choses, il faut aussi que l'art les achève, et que la discipline dresse et mette en ordre les vertus maladroites et mal arrangées. Et à la vérité, si le bon sens et la simple raison d'un homme sont extrêmement à estimer, je ne vois pas pourquoi on méprisera la science, qui est comme le sens recueilli d'une infinité de têtes, et la raison commune de plusieurs sages.

Mais ici, aussi bien qu'ailleurs, il est besoin de distinguer et de faire différence de science. Je n'ai garde de blâmer les bonnes lettres; je soutiens seulement qu'il y en a de mauvaises, qui ne sont que de vains amusements de l'esprit; des songes et des visions de gens qui veillent; des travaux qui n'aboutissent à rien, et n'apportent ni force ni embellissements à la patrie. Je me moque des savants qui sont savants aux choses qui ne viennent point en usage, et n'ignorent rien de ce qui est inutile; qui courent jour et nuit après la quadrature du cercle et le mouvement perpétuel.

Le Prince
Jean, Louis, Guez de Balzac

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